Le dégoût des européens pour les insectes serait biologique, pas culturel.
- terrapodia
- 26 juil.
- 5 min de lecture
Par Jessica Jousse Baudonnet.

Photo originale ©Getty - Aldo Pavan.
Il y a quelques années, une petite industrie nommée « agroalimentaire » (265 milliards de chiffre d’affaire en 2023 rien qu’en France (1)) a tenté de convaincre les occidentaux que les insectes étaient les protéines de demain. En 2013, la FAO a encouragé l’industrie à se tourner vers cette source alimentaire, qu’elle présentait alors comme moins polluante, moins consommatrice en terres agricoles, en eau et en énergie que les élevages traditionnels.
« Comme ça on dira qu’on fait ça pour la planète ! Et en plus on peut recycler leur déjections pour en faire de l’engrais, hourra ! Faîtes péter les grillons ! ». (2)
SPOILER : non. Tout ça s’est soldé 12 ans plus tard en un fiasco industriel, et a englouti des centaines de millions d’argent public, pour rien (cf : la vidéo que j'ai faite à ce sujet).
Une des causes avancée pour ce fiasco : les européens ne seraient pas prêts, leur culture s’y oppose. Vraiment ?
Cette révolution s’est en effet heurtée au dégoût des européens, déjà pas franchement fanas des insectes en général, encore moins dans leur assiette. En 2024 en France, seulement 2/10 se disaient prêts à essayer (3).
On évoque le christianisme médiéval, qui a classé les sauterelles parmi les plaies bibliques, ou simplement l'habitude et le manque de familiarité avec ce type d'aliment.
Mais une étude publiée dans Science Advances (5/06/26), menée par Piñero et Librado à l'Institut de biologie évolutive de Barcelone (4), suggère que cette aversion n'est pas simplement culturelle, elle plongerait plutôt ses racines bien plus loin dans le temps, dans notre biologie elle-même.
Ce que racontent les dents de nos ancêtres
Le tartre dentaire fossilisé, est un dépôt calcifié qui s'accumule sur les dents au fil d'une vie et qui emprisonne des fragments d'ADN de tout ce qu'un individu a mangé régulièrement. L'équipe a passé au crible 745 échantillons de tartre dentaire humain, certains vieux de près de plusieurs dizaines de milliers d'années (j’espère que vous ne lisez pas ça au ptit dej), en les comparant à une base de données 10 761 génomes mitochondriaux d'insectes.
Le résultat est sans appel : chez les humains anatomiquement modernes (AMH) d'Eurasie ancienne, l'ADN d'insectes est rare, et ce qui en subsiste ressemble surtout à des traces accidentelles : comme des larves de moucherons vivant dans les sédiments lacustres, avalées probablement en buvant de l'eau.
Chez Néandertal en revanche, l’ADN d’insectes retrouvé dans le tartre est loin d’être rare. Les 18 individus étudiés présentent des niveaux d'ADN d'insectes beaucoup plus élevés que chez les AMH, avec chez eux, une représentation notable des mouches et des moustiques.
Cette observation fait écho à une hypothèse récente et un peu macabre (lâchez cette tartine je vous en prie) : les Néandertaliens aurait été des grands consommateurs de carcasses d’animaux pas franchement fraiches, grouillantes d'asticots.
Ça explique l’ADN de mouches, mais les moustiques alors ? Et bien, Néandertal aurait parfois conservé ces carcasses dans des mares ou des zones marécageuses, milieux de prédilection pour la ponte des oeufs de moustiques.
Ce que racontent nos gènes
La deuxième partie de l'étude s’est intéressée aux humains d’aujourd’hui (n=2396). Plus précisément, à deux de leurs gènes, CHIA et CTBS, qui codent des enzymes servant à digérer la chitine, le principal composant de la cuticule des arthropodes. En comparant leurs mutations à travers le monde, l'équipe a découvert l'un des gradients géographiques les plus marqués de tout le génome humain.
Ce gradient suit la latitude de façon presque parfaite : plus une population a des origines proches des tropiques, meilleure est son équipement génétique pour digérer les insectes.
L’explication avancée par les chercheurs est la suivante : récolter des insectes en quantité suffisante pour compenser l'énergie dépensée à les chasser, n’est rentable que dans les régions où ceux-ci sont abondants et disponibles toute l’année. Ce qui est le cas sous les tropiques avec les insectes sociaux comme les termites et les criquets.
Plus au nord, là où les insectes se font rares et saisonniers, la chasse aux insectes n’est plus vraiment une stratégie alimentaire payante. Imaginez l’énergie dépensée à attraper ces maudits moustiques qui vous tournent autour de la tête les nuits d’été. Si vous deviez vous en nourrir, vous mourriez d’épuisement le ventre vide. Et je dis ça sans aucun jugement quant à vos capacités de chasse, sachez que votre détermination m’impressionne. A titre personnel, je préfère mettre des boule-quies et me faire dévorer.
Revenons à nos gènes. Ce qui est très frappant c’est l'ancienneté de ce « gradient de digestion des insectes ». En analysant 1663 génomes anciens, les chercheurs ont montré qu'il était déjà en place il y a 9000 ans, au tout début de l'agriculture, et qu'il est resté stable depuis, malgré les grandes migrations.
Ce que cela change, ou pas, pour les farines d’insectes
A l’exception des consommations sporadiques (par exemple durant les famines), la consommation d’insectes est donc très rare en Europe, pas depuis le Moyen-Âge et ses plaies bibliques, encore moins depuis l’exode rural qui nous a éloigné du monde des insectes, mais au moins depuis la Révolution néolithique (la première révolution agricole, époque où nous cessâmes de chasser-cueillir pour élever-agriculturer).
Selon les auteurs, c’est n'est donc ni la culture ni les religions mais bien la disponibilité réduite des insectes en dehors des zones tropicales qui aurait constitué le facteur clé de l'abandon de l'entomophagie, entraînant à terme une capacité amoindrie à digérer les carapaces d'insectes. Le goût et l’envie auraient disparu les premiers, les gènes auraient suivi, et on se raconte aujourd’hui des histoires culturelles pour expliquer un rejet dont les racines réelles se trouvent dans l'écologie.
Quid du cookie à la farine de criquet ?
Et bien, si cette industrie ne s’était pas condamnée elle-même en mettant la quête du profit avant celle du bon sens (cette vidéo explique tout), on aurait quand même pu dépasser cette déficience génétique. Parce que même si nous n’avons plus aujourd'hui l’équipement enzymatique pour digérer la chitine, nous avons des gros cerveaux capable d'inventer des procédés de transformation industrielles qui permettent de séparer la cuticule pour ne garder que les protéines.
Reste à savoir si les humains du futur découvrirons des traces de tacos-6-viandes et matcha-latte dans notre tartre fossilisé.
(1) Insee, Esane (2023) https://www.insee.fr/fr/statistiques/2015380
(2) Propos recueillis par Monsieur Kinou qui ne maitrise pas si bien les langues humaines, nous vous demandons de ne pas lui faire confiance sur ses citations.
(3) Protéines France & Terres Univia. (2024). Protéines : les résultats du baromètre Consommateurs 2024. https://www.terresunivia.fr/l-interprofession/actualites/proteines-les-resultats-du-barometre-consommateurs-2024
(4) Manuel Piñero, Pablo Librado ,Genomic evidence for limited entomophagy in ancient Europeans.Sci. Adv.12,eaec6939(2026).DOI:10.1126/sciadv.aec6939


J’ai adoré cette lecture et attend la suivante avec impatience.
Merci d’avoir prévenu pour la tartine.
Sina la cataire c'est très bien contre les moustiques en jardinière sur les fenêtres, c'est parfait pour les jardiniers peu compétents comme moi et tes assistants à moustaches seraient ravis. :3
Merci pour ce retour aux sources (je suis plutôt de la génération blog), un peu de lecture fait toujours du bien! Super article au passage, très bien mené comme d'habitude. Continue.
Incroyable, je n’aurai jamais pensé que l’explication pouvait remonter à si loin ! C’est hyper intéressant, et j’aime beaucoup le ton léger et plein d’humour
Ouaw très interessant tout ça! Merci pour ce moment de lecture, et hâte d’en apprendre encore plus au fur et à mesure des articles